Speech
Audition au Parlement européen devant la Commission ITRE
07 September 2020
Cover image of Audition au Parlement européen devant la Commission ITRE

Président de l’ERC Jean-Pierre Bourguignon
Discours à propos du budget européen pour la recherche et l’innovation

Bruxelles, Belgique
 
Cher Président du Comité ITRE, Cher Dr BUSOI,
Chères Vice-Présidentes, Chers Vice-Présidents, Mesdames et Messieurs les Député-es, Mesdames et Messieurs,


  
Si je me réfère à la dernière fois où je vous ai parlé, en novembre 2019, j'ai l'impression que nous vivons dans une autre époque.
 
Bien que certains scientifiques aient averti qu'une pandémie mondiale pourrait survenir, de la même manière que nous savons que le changement climatique affectera nos vies dans un proche avenir, personne n'aurait imaginé qu’en quelques mois le monde entier s'arrêterait presque.
 
À ce moment-là, je vous ai parlé des raisons qui ont motivé la création du Conseil européen de la recherche, l’ERC. Comment la connaissance était l'avantage comparatif de l'Europe. Comment l'ERC est devenu en une dizaine d’années une marque mondiale reconnue, que plusieurs pays hors d'Europe veulent copier en raison de l'extraordinaire stimulation et des opportunités qu'il offre aux membres les plus ambitieux et talentueux de la communauté des chercheuses et des chercheurs.
 
Je vous ai aussi parlé de la manière dont l’ERC soutenait l’incroyable potentiel des jeunes chercheur-es en Europe, des nombreuses percées scientifiques réalisées par les lauréat-es de l’ERC et de la manière dont beaucoup plus d’entre eux qu’on ne l’aurait imaginé obtiennent des brevets ou créent des entreprises, à leur initiative. En fait, ils déposent beaucoup plus de brevets que les bénéficiaires de tout autre instrument soutenu par Horizon 2020.
 
J’ai parlé du travail acharné nécessaire pour maintenir la haute qualité du processus de sélection de l’ERC et la performance remarquable de l’Agence exécutive qui le soutient.
 
Enfin, j'ai évoqué nos ambitions pour l'avenir. En particulier, la nécessité de mettre fin à la frustration que nous avons rencontrée, année après année, de ne pas pouvoir financer toutes les propositions jugées dignes d'être soutenues en raison de leur qualité exceptionnelle. Dans Horizon 2020, quelque 3600 d'entre elles auraient dû être financées ! Un nombre élevé par rapport aux près de 10 000 scientifiques que l'ERC a financés jusqu'à présent.
 
À cette époque, nous pensions vraiment que les dirigeants européens partageaient nos ambitions. Que l’Europe souhaiterait mettre en place un programme Horizon Europe conforme à la vision développée par le rapport Lamy, que ce Parlement a approuvé avec enthousiasme. Discours après discours, nous avons entendu des femmes et des hommes politiques nous dire comment l'Europe allait être transformée. Pour passer à un avenir plus vert, numérique et plus égalitaire. Les chercheur-es européen-nes devaient fournir les compétences, les idées et les progrès nécessaires pour y parvenir. Horizon Europe ouvrirait la voie à ces transformations majeures en donnant les moyens de le faire au seul niveau adéquat, celui de l'Europe.
 
Mais ensuite, le virus a commencé à se répandre dans le monde.
 
La maladie qu'il provoque est atypique, mettant à rude épreuve les services d'urgence. Un nombre important de personnes ont perdu la vie. En raison des mesures indispensables pour bloquer sa propagation, la vie sociale a été quasiment arrêtée, en Europe comme ailleurs dans le monde. Nos villes sont devenues méconnaissables. Bientôt, de nombreuses personnes ont perdu leur emploi et des entreprises ont été en danger. Tous les plans ont été mis en attente, et pour beaucoup, imaginer l'avenir est devenu juste voir à quoi ressemblera demain, pas même après-demain. En effet, une formidable incertitude sur ce qui nous attend nous barre le chemin. Notre vie quotidienne et nos villes seront-elles transformées de façon permanente ? Ou reviendront-elles un jour comme elles étaient auparavant ? Personne ne le sait.
 
Pour les responsables confrontés à une telle crise, je peux comprendre la tentation de se concentrer sur le court terme car il nécessite une attention particulière. Sur l'ici et le maintenant. Il est certain qu'un Plan de relance et de résilience s’impose et doit être mis en œuvre de toute urgence et efficacement.
 
Pourtant, l'histoire montre que se concentrer uniquement sur le court terme et sur l'espoir d'une reprise immédiate serait une terrible erreur. Après tout, ce dont on discute dans le cycle actuel de négociations est un programme de sept ans. Je sais, au vu des incertitudes, 7 ans semble l'éternité.
 
Mais, par-dessus tout, ce que la pandémie a prouvé, c'est l'importance de la préparation construite sur le long terme. Elle a également montré que la réactivité et la flexibilité des chercheurs étaient essentielles pour nous aider à traverser la crise. En examinant le portefeuille de projets ERC déjà soutenus, ce sont plus de 180 projets d'une valeur d'environ 340 millions d’Euros qui ont été reconnus pertinents pour faire face à la crise. Ils en ont touché de nombreux aspects différents, de la biologie cellulaire à la modélisation des maladies, des outils de diagnostic à l'impact sur la scolarité, des interactions hôtes-pathogènes à la gestion des crises.
 
Grâce au travail de nombreux scientifiques dévoués guidés par leur intérêt pour traiter des problèmes difficiles pendant de nombreuses années, des connaissances fondamentales sur les virus et les épidémies étaient disponibles pour la société entière. Partant de l'idée même que les organismes microscopiques causent des maladies et de comment la vaccination fonctionne, des faits scientifiques dont l’établissement a pris des siècles en surmontant pas mal de controverses.
 
Grâce à cela, les scientifiques ont pu réagir incroyablement vite à l'épidémie - le virus a été identifié et son génome viral séquencé en quelques jours par des scientifiques chinois. La recherche sur tous les aspects de l'action du coronavirus est publiée à un rythme sans précédent. Des traitements vraiment efficaces ne peuvent reposer que sur une meilleure compréhension du processus par lequel le virus envahit et détourne à son profit les cellules qu'il affecte. Divers vaccins sont développés plus rapidement que jamais. Et c'est à cause de tout cela qu'il y a de la lumière au bout du tunnel !
 
Mais pour offrir en série des occasions inattendues et permettre aux plus créatifs de développer leurs visions et leur potentiel, de bons mécanismes de financement doivent être en place.
 
La bonne question est donc : quelle est la manière la plus appropriée de faire de l’Europe le meilleur environnement dans lequel la science, la recherche et l’innovation peuvent prospérer et les nombreux défis auxquels nous sommes confrontés, et les nouveaux à venir, être relevés ?
 
La pandémie n'a pas changé la nécessité de transformer radicalement nos économies et nos sociétés dans le contexte du changement climatique et d'autres défis. La pandémie n'a pas changé la compétition intense au niveau international; elle ne fera que le rendre plus féroce.
 
Que nous reste-t-il pour faire face à cela ? Pour le moment, le compromis atteint par le Conseil européen de juillet sur le budget à long terme de l'UE avec une forte réduction pour Horizon Europe !
 
Je sais que beaucoup d’entre vous sont profondément déçus par ce compromis.
 
Croyez-moi, la communauté scientifique est encore plus déçue car, pour faire une différence dans le monde, qui est l'objectif de nombreux scientifiques, nous avons besoin de moyens appropriés.
 
Certains nous le disent: le budget d'Horizon Europe augmente pourtant par rapport à celui d'Horizon 2020. À proprement parler c'est vrai mais, en réalité, l'enveloppe d'Horizon Europe laissée après les baisses ne permet qu'une stagnation pendant 7 ans au niveau fourni par Horizon 2020 en 2020, juste corrigée pour l’inflation. Oui, stagnation ! Certains vous diront que vous pourriez abaisser les premières années pour garder de l'argent vers la fin d’Horizon Europe. Cela ne pourrait se faire qu'en démarrant en 2021 avec un budget annuel significativement inférieur à celui d'Horizon 2020. L'ERC a connu une telle situation en 2014 et 2015 au début d'Horizon 2020 : les taux de réussite ont tellement baissé que le Conseil scientifique de l’ERC a dû prendre la mesure drastique (et impopulaire) d'introduire des restrictions pour être candidat-e à nouveau, qui sont restées. Une telle correction ne peut être effectuée qu'une seule fois.
 
Le seul moyen de sortir de cette réduction est de faire intervenir le secteur public afin de conserver les outils nécessaires pour relever les grands défis qui nous attendent au niveau et au rythme appropriés, et le rythme est déterminé par l'urgence du changement climatique et l'intensité de la concurrence internationale sur l'information quantique et l'intelligence artificielle pour ne citer que ces deux secteurs. Ils n'attendront pas !
 
Si cette mobilisation publique ne se produit pas, les dépenses de R&D tomberont très probablement en dessous de 2% ... lorsque 3% était l'objectif en 2020 et cela au moment où les pays asiatiques renforceront leurs investissements.
 
La crise à laquelle nous sommes confrontés nécessite des actions audacieuses et des paris, bien sûr les bons. Être à l’heure ne peut pas être la priorité. La priorité doit être d'être à la hauteur du défi.
 
Quel est donc le niveau approprié pour le budget d'Horizon Europe ?
 
Pour moi, le niveau minimal est celui fixé par le rapport visionnaire produit par le groupe dirigé par Pascal LAMY car il reposait sur une analyse appropriée et approfondie mettant l'accent sur la synergie entre Recherche et Innovation. Je suis sûr que c'est la raison pour laquelle le Parlement européen a également proposé le même montant, 120 milliards d'euros, comme minimum à atteindre.
 
Si le pire des scénarios prévaut et que nous nous retrouvons dans la situation très dommageable d'un budget inférieur à cela, alors Horizon Europe devra être rééquilibré. En effet, l'érosion actuelle qui affecte la part allant au pilier « Science excellente », où la recherche « bottom-up » est concentrée, et qui n'a pas accès à la part du Plan de relance réservée à Horizon Europe, doit être corrigée pour garantir que les chercheur-es ont suffisamment d'espace pour développer leurs idées et leurs initiatives.
 
Qu'est-ce que l'ERC a à offrir spécifiquement ? En 2007, lors de son lancement, également sous une présidence allemande de l'UE, il représentait la partie audacieuse du 7ème programme cadre. L’ambition n’était rien moins que l’ERC devienne, selon les termes alors utilisés par la chancelière Angela MERKEL, « la Ligue des champions de la recherche en Europe ». L'ERC a tenu ses promesses ! Cette fois, l'ERC peut être la partie éprouvée du pari. Tout bon investisseur vous dira que vous avez besoin d’une bonne combinaison entre investissements risqués et moins risqués.
 
L'un des principaux atouts de l'ERC aujourd'hui est la confiance de la communauté scientifique qu’il a patiemment bâtie. Une autre preuve de cette confiance a été apportée par l'initiative qui vient d'être annoncée d'une pétition de soutien à l'ERC lancée par l'Université de Bergen qui a été signée par plus de 16 000 personnes, dont certains d’entre vous !
 
L'ERC est l'outil clé pour offrir des perspectives à la prochaine génération, ce qui est absolument nécessaire pour leur donner l'espoir de pouvoir se développer et progresser en Europe mieux qu'ailleurs dans le monde.
 
Avec la récente mise en place des contrats Synergie, le conseil scientifique de l'ERC a créé un espace adapté pour des projets interdisciplinaires vraiment ouverts. Année après année, l'évaluation ex-post des projets achevés montre que l'interdisciplinarité est fortement corrélée à l'impact et aussi à un bon contact avec l'innovation. Des synergies avec d'autres programmes doivent également être développées. L'une sur lequel l’ERC a déjà commencé à travailler concerne le Conseil européen de l'innovation (CEI), inspiré au commissaire MOEDAS par l’ERC. Comme nous l'avons déjà mentionné, un pourcentage significatif de bénéficiaires de subventions ERC sont des innovateurs et ont fourni le chemin vers des technologies de rupture.
 
Par conséquent, sous-financer l'ERC est un non-sens. Pour le budget de l'ERC, le minimum absolu est de 14,7 milliards d'euros aux prix 2018 (16,6 milliards d'euros à prix courants), ce qui était la proposition 2018 de la Commission européenne pour Horizon Europe pour l'ERC représentant 17,64 % de celui-ci. Il garantit à peine 2 milliards d'euros par an à l'ERC. On est loin de l'ambition des fondateurs de l’ERC, à savoir représenter 5 % des financements nationaux. Une interprétation minimale signifierait que, dans Horizon Europe, l'ERC reçoit 17,7 milliards d'euros aux prix 2018 (19,9 milliards d'euros à prix courants), un objectif légitimement ambitieux.
 
Concernant l'avenir que nous voulons pour l'Europe, nous n'avons pas d'autre choix que de commencer à le construire aujourd'hui en cette période de crise. Tel est le but même des programmes-cadres de 7 ans. Sinon, l'avenir que nous voulons n'arrivera jamais. Nous ne pouvons pas nous le permettre ! L'Europe doit faire preuve de confiance en son propre avenir et investir dans la recherche et l'innovation en s’appuyant sur ses meilleurs esprits.
 
Je vous remercie pour votre attention.